Samedi 20 novembre
Ce matin-là, bien sûr, plus rien n’était comme avant.
La semaine n’était pas achevée mais elle semblait avoir duré au-delà de ce qu’une simple semaine offre ordinairement. Nous étions
incapables de remettre dans l’ordre de succession de chaque jour, chaque spectacle ou proposition artistique. Ces articles permettent d’y voir un peu clair et de laisser une trace plus durable
dans nos mémoires, du moins je l’espère.
J’espère à la fois partager au dehors ce festival unique et fondateur, et rendre au-dedans même du festival ce qu’il a eu de magique
et de chronologique.
Et ce matin-là, déjà, je commence à comprendre ce qui est en train de véritablement naître, et s’il est certain que j’insiste beaucoup
sur les rencontres artistiques, les partages, les émotions dans mes articles, en filigrane des amitiés si évidentes me traversent le cœur et l’esprit avec une sincérité totale et entière, que je
suis chanceux, je crois, d’être là, à ce moment-là.
Il a fallu beaucoup de hasards réalisés, et tous, un par un, chaque jour, se sont réalisés.
C’était impossible.
Et cela a eu lieu.
Et j’étais là, et j’ai tout vu, et j’ai tout vécu.
Et le soleil se lève, samedi, sur nos fatigues oubliées. Oubliées car aujourd’hui nous jouons, Mélanie et moi, et cela nous nourrit
d’une force et d’une énergie matinale qui nous guident jusqu’au Select pour un filage rapide. Savons-nous que tout ira bien ?
Pourquoi en douterions-nous, en cette fin de semaine parfaite où les hasards promènent toujours les pas des artistes à l’endroit et au
temps où ils doivent être…
Alors nous voilà très vite à la maison de l’Infante, où deux lectures se succèdent : Etienne Kimes lit un texte de Jack London
sur un boxeur qui, à la quarantaine, s’interroge sur le sens de ce qu’il fait, sur le sens du combat, sur la profondeur de l’expérience que procure l’âge et sur la difficulté d’affronter la
fougue de la jeunesse. Un texte magnifique.
Et un Etienne Kimes boxant le texte comme son boxeur qu’il incarne de toute la plénitude de sa voix rauque et puissante.
Après cela, la jeune compagnie Le dernier strapontin propose une lecture mise en forme et en espace sur la base de la forme
du spectacle même qu’ils sont en train de mettre en scène et c’est Augustin Mulliez, un jeune artiste associé fougueux et rêveur, un bel acteur plein d’enthousiasme, et d’images, et d’envie, dont
c’est la proposition. Une introduction toute en musique et vidéo pour nous projeter dans l’univers du personnage de Percolateur blues de l’auteur
Fabrice Melquiot et quatre acteurs et actrices s’emploient à nous transporter dans un songe bourré de tonne d’humour et d’amour, et c’est toujours très touchant à voir, à écouter, à percevoir, et
nous sommes là, ensemble, et là encore c’est tout l’objet du théâtre, non ?
Le temps a filé et Mélanie et moi, qui jouons à 16h, devons manger vite et correctement pour être prêts, sans être en pleine
digestion, à l’heure de la représentation.
La table du banquet nous attend et nous y mangeons, et nous en partons pour nous préparer.
Cette fois-ci, la forme que nous proposons est un peu différente, plus conforme à une représentation aurais-je tendance à
penser.
Bien sûr il y a beaucoup de moments adressés directement au public, mais tout repose sur le cœur même du spectacle, le speed dating,
un moment de 7 minutes où Mélanie et moi jouons totalement ensemble pour la première fois. Ces 7 minutes ne sont pas du tout écrites. Pas du tout. Un mince canevas pour la 1ère minute.
Et puis advienne que pourra. L’idée, en équilibre sur l’impalpable, c’est l’essence d’une rencontre. Deux personnes qui ne se connaissent pas, comment parviennent-elles à se lier ?
Si tout était écrit, ce serait trop facile, trop évident, trop littéraire.
Alors que là, tout l’objet de ces 7 minutes, chronométrées de l’extérieur par Douchka sans que nous en ayons conscience, tout l’objet
c’est de gâcher la 1ère minute, qu’elle serve à séparer ces deux personnes plus qu’à les rapprocher trop évidemment. Et une fois ce fossé des êtres développé suffisamment, voir s’il
est encore possible de se rencontrer, de se trouver, et pour cela, les mots ne suffiront pas. Il faudra… il faudra quoi ? C’est toute la question ! Les regards, les sourires, les
corps ? De quoi cela est-il fait ?
Et nous, Mélanie et moi, ne devons pas tricher. Pas avec cela. Nous ne voulons pas mettre ce moment en représentation – d’où l’absence
de texte et de scénario – nous voulons que les spectateurs perçoivent de l’extérieur ce que nous-mêmes ne percevons peut-être même pas en vivant le moment ensemble. Et à la fin des 7 minutes,
nous sommes-nous trouvés ?
Alors seulement nous reprenons le fil du spectacle et des textes écrits pour conclure, devant les spectateurs, autour de ce qui s’est
passé, et des espoirs qui sont nés, peut-être, de cette rencontre que les gens ont vue.
C’est un peu audacieux, d’autant que les spectateurs ne sont pas prévenus de l’improvisation de cette rencontre…
Et là encore, les applaudissements sont chaleureux, les retours invraisemblablement délicieux pour Mélanie et moi, le spectacle reçu
comme un bonbon et nos cœurs n’en finissent plus de découvrir que notre travail touche, bien au-delà de nos espérances.
Pour moi, c’est le moment où, en plus, une amitié à laquelle je crois, se réalise de plus en plus concrètement, à travers un
commentaire sincère et simple. Et ça, c’est fort pour moi, parce qu’une amitié – une vraie – a toujours quelque chose de miraculeux à mes yeux.
Et vivre un miracle, je veux bien croire que cela donne l’envie et la nécessité d’en témoigner par écrit comme les évangiles en leur
temps.
Compagnon ? Compagnon.
Et que tu me lises ou non, tu le sais.
Ensuite ?
Plaisir et détente !
Le Select nous offre un chocolat chaud maison sur lequel Mélanie et moi fantasmons depuis plusieurs jours !
Détente.
Et plaisir.
Et boulot encore un peu, puisque nous devons évoquer ensemble tout ce que nous avons fait, ce qu’il resterait à faire, et notre envie
commune de poursuivre ces spectacles ailleurs et encore.
Et le temps file…
La compagnie La maison jaune joue à 19h leur création, leur première de cette création : Fando et Lis, de Fernando Arrabal, mis en scène par Aymeric Lecerf et interprété par Mickaël Pinelli, Claire Galopin, Youssef Hadji, Sophie Tzvetan et Denis
Ardant.
L’amitié, le théâtre et la joie nous appellent, nous y répondons, et pendant une heure et quart nous découvrons leur travail d’équipe,
leur univers léger et sérieux comme celui des enfants, et ce texte que personne ne connaît – et faut-il le dire ? – dont personne ne comprend vraiment le sujet profond. Peu
importe !
Les voir sur scène reste un plaisir ! Un grand plaisir ! Et des images se construisent et se développent, une proposition
est là, un collectif de jeunes artistes en pleine possession de leurs moyens d’acteurs, de scénographe, de réalisateur sonore et lumière ont mis en plateau ce texte orchestré par un metteur en
scène circonspect devant les mots mais allant au bout de son essai.
Et la nuit est loin d’être achevée.
Un concert attend de prendre son essor à 21h. Un concert sauvage où chacun peut aller prendre la scène pour y entonner tout chant
qu’il souhaite partager.
La nuit commence donc, et s’enflamme progressivement, et même si je n’irai pas au bout de cette nuit incandescente, au milieu des
chants de chacun, j’écoute, et je découvre, et je ris, et j’adore les quelques chansons que Pascal Sangla – comédien, musicien, auteur, compositeur, interprète – vient jouer au piano.
Si je ne l’avais pas précisé – ingrat que je suis – c’est à lui, Pascal Sangla, que nous devions tous la présence (et pour moi
l’inculte, la découverte) de Jean-Claude Penchenat, et la chance de travailler à la lecture d’Audiberti à ses côtés.
Et là, je découvre une touche personnelle de son travail, de son imagination, de son humour… alors que me reste-t-il à faire sinon
tomber en amour ?
Demain, dimanche, le festival s’achève mais il reste encore du temps à la création puisque Sylvain Levey – auteur contemporain qui
sera associé à la prochaine création du Théâtre du Rivage – est arrivé, avec des débuts de propositions de textes que nous travaillerons avec lui et liront ensuite en public dans l’après-midi.
Après quoi, un cabaret Kastelnik viendra mettre un point d’orgue et point final au festival des effets-MER.
Viens à moi sommeil, redonne moi la force de puiser à ta source comme on boit une eau claire.